La fin de l’écriture : je veux un chien, un enfant et du sexe.

La fin de l’écriture : je veux un chien, un enfant et du sexe.

NDLR: Ceci est un article d’Olivier Ertzscheid, enseignant-chercheur (Maître de Conférences) en Sciences de l’information et de la communication.

Il extrait de son (excellent) blog Affordance.info sous licence Creative Commons BY-NC-SA.

Vous pouvez également le consulter l’article à la source > http://affordance.typepad.com/mon_weblog/2013/02/un-chien-un-enfant-et-du-sexe.html

Bonne lecture !

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Posons comme hypothèse l’existence d’un lien de causalité réciproque entre la disparition de l’écriture manuscrite et celle d’une forme de privauté nécessaire à certaines interactions sociales concernant 2 personnes ou la cellule familiale en premier lieu (avec des possibilités d’extension au premier cercle de nos « connaissances et relations »).

Observons ensuite deux faits.

Le premier.

45 des 50 états américains s’apprêtent à rendre optionnel à l’école primaire l’apprentissage de l’écriture manuscrite. (Source : Quoi.info reprenant un article du journal Le Point). En remplacement : l’apprentissage de Word. L’idée n’est pas ici d’entrer dans un débat dont l’article cité rappelle d’ailleurs les enjeux (apprendre à écrire est aussi apprendre à lire, et l’on peut inférer que la disparition de l’écriture manuscrite remplacée par les traitements de texte appelerait logiquement la fin de la lecture remplacée par les technologies de reconnaissance vocale). Mais de rappeler la logique de disparition des possibilités d’inscription, des possibilités d’écriture, non seulement en actant le fait que l’omniprésence des écrans et dispositifs connectés rend le plus souvent obsolète et inutile (ou moins littéralement accessible) l’écriture manuscrite, mais également pour souligner qu’au sein même de l’écosystème technologique connecté la disparition et l’effacement des claviers  – et donc de l’écriture – est également opérante (voir notamment  et ). Dans le web pousse-bouton, dans le web applicatif d’écosystèmes propriétaires fermés, écrire, l’écriture vraie, celle qui engage et non celle – à l’inverse démultipliée de manière exponentielle et s’apparentant davantage au bavardage/clavardage, à la conversation et donc à l’oralité – l’écriture vraie, celle qui engage peut de plus en plus souvent être résumée à un clic (le fameux like et les grammaires pulsionnelles qu’il instaure), elle équivaut à un dégagement là où le lien hypertexte du web originel nécessitait à l’inverse un double engagement obligeant à la fois à réfléchir à la meilleure inscription possible du contexte (source du lien / document hôte) ainsi qu’à celle de la cible discursive visée. Une inscription double hier contre une simple dé-scription aujourd’hui. Le like a bien tué le lien.

Observons maintenant un second fait.

Qu’ont en commun le désir d’avoir un enfant, celui d’avoir un chien et celui d’obtenir une faveur sexuelle ? Ils ont récemment fait l’actualité du premier réseau social au travers des trois épisodes relatés ci-dessous.

Mi-janvier 2013 (le 15 très exactement) deux soeurs d’une famille normale veulent qu’on leur achète un petit chien normal après que le leur soit mort d’un cancer normal. Leurs parents normaux s’y opposent mais leur père leur lance un défi : elles auront un nouveau chien si elles parviennent à collecter un million de « likes » sur Facebook. La page atteint des seuils de viralité et de partage inégalés jusqu’ici en un laps de temps si court, et,Facebook ex machina, le voeu des petites filles est exaucé.

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Mi-janvier 2013 toujours (le 17), quelques jours plus tard donc, un jeune norvégien relève le défi lancé par une copine (?) à lui : obtenir un million de likes pour « gagner » une relation sexuelle avec elle. Il ne lui aura fallu que18 heures pour y parvenir. Nous tairons l’issue de ce « défi » en nous bornant à constater que l’engouement autour de ce « challenge » fut aussi précoce que jaculatoire.

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Toutes les conditions sont alors réunies pour la création d’un mème, et de multiples pages naîtront dans la logique de l’obtention du graal de la viralité, dont celle de ce mari aspirant à devenir père qui crée sa page le 20 Janvier et parvient également à ses fins, l’enfant est « programmé » pour 2014.

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Ecrire « je veux » ou le publier telle est la question.

Ces deux séries de faits (disparition de l’enseignement de l’écriture manuscrite et franchissement d’un nouveau seuil dans l’abaissement de la frontière de l’intimité vécue) me semblent pouvoir être liés pour de multiples raisons.

D’abord parce qu’ils participent à la modification de notre rapport à la mémoire comme inscription (voir la logique d’externalisation et de ré-internalisation déjà décrite ici). Les faits mémoriels bénéficient de nouvelles possibilités d’engrammation dans lesquelles l’exposition prime sur l’inventio (= le fait de trouver quoi dire), le dispositif l’emporte sur la dispositio (= le choix de l’ordre des parties du discours), mieux, le dispositif dicte la dispositio. La réflexivité nécessaire et consubstancielle à l’écriture manuscrite apparaît soluble dans la distributivité exponentielle qu’autorisent les réseaux.

Ensuite parce l’émergence de nouvelles distances proxémiques inédites présuppose l’abandon ou le détachement progressif de la distance à nous-même permise par l’écriture manuscrite.

proxemie_-_Edward_T-Hall

proxemie_sociales_technologiquement_mediees

Enfin parce qu’au-delà même de l’éventuelle disparition de l’écriture manuscrite, la radicalité de la rupture qui vient porte d’abord sur la possibilité de l’existence d’une écriture non-médiée par des technologies « sociales », d’une écriture qui puisse encore être détachée, au moins temporairement, au moins dans le temps – fut-il long – qui commence et qui clôt son inscription, de toute ambition de publication, d’une écriture manuscrite (ou tapuscrite) qui puisse renoncer à la satisfaction pulsionnelle d’être immédiatement lue, vue, partagée, commentée, discutée.

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