LeS oUrS, le plus vieux webzine français encore en ligne

NDLR : Ceci est un article de Cyril Rimbaud (aka @Cyroultwit), co-fondateur et gérant de Curiouser ainsi que chargé de cours en stratégies digitales au CELSA L’article est extrait de son blog : Cyroul. Le billet est sous licence Creative Commons BY-NC-SA. Vous pouvez également consulter l’article à la source > http://www.cyroul.com/perso-pro/les-ours-vieux-webzine-francais.

Bonne lecture !

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L’autre soir, je suis allé anonymement à un pince fesse de blogueurs spécialistes. Les blogueurs spécialistes sont des blogueurs qui vont bloguer uniquement sur une thématique précise (maquillage, marketing à la noix, cinéma, bande-dessinées, référencement, fringues, etc.). Je m’attendais donc à ce que les conversations tournent autour de leurs spécialités, mais non. Après quelques discussions poussives, les 2 seuls centres d’intérêt de ces blogueurs étaient bien la génération de trafic et le tarif du CPC.

Assez désabusé, je suis sorti de cette soirée en repensant avec beaucoup de nostalgie aux débuts des 90?s, à cette époque où l’information, l’humour, l’amour même était disponible gratuitement, sans annonceurs, sans publicité derrière. Alors vu que c’est les vacances et qu’on a le temps, j’ai décidé de vous raconter cette époque de webzines, ce temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître à travers l’épopée des oUrS, le plus vieux webzine français encore dans son formol.

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Le webzine : l’arme noble d’une époque (digitale) civilisée

1995 – 1996, l’ère des pionniers du digital. Armés de Windows 95, de HTML 3.0, de modem 14.4, et de chemises à carreaux, ces découvreurs d’Internet ont retroussé leurs manches pour créer les premiers supports d’information gratuits, libres, et souvent rigolos. En effet, à cette époque, on ne pouvait pas (encore) acheter son outil de publication.

NERD A CELUI QUI LE LIRA

LeS oUrS (1996)

Les blogs n’existaient pas, les webmasters et autres community managers non plus. Il fallait donc savoir programmer en HTML 3. Il fallait savoir bidouiller son serveur avec des clients FTP en ligne de commande. Il fallait savoir faire des pages web en 32 ou 64 couleur pour optimiser ses GIF (une image à 4Ko mettait 10 secondes à s’afficher avec son modem). Il fallait savoir écrire, car les premiers internautes lisaient beaucoup (Pinterest et Tumblr n’existaient pas). Il fallait savoir penser car la critique était permanente. Il fallait savoir bien se tenir car le flaming (bashing) était une pratique courante sur les forums et newsgroups.

porc LeS oUrS, le plus vieux webzine français encore en ligne

Une vraie époque de makersDe créateurs, qui mettaient les mains dans le cambouis non pas pour l’argent, ni pour la gloire, mais pour faire connaitre leurs idées, pour changer le monde, emmerder la société, foutre le boxon ! Du véritable CyberPunk, avec du vrai punk dedans ! Et sur ce terreau fertile que naquirent de très belles réussites fanzinesques comme Le Scarabée, La baguette virtuelle, La Rafale, Le scarabée, Nirvanet, La Spirale et bien d’autres dont le nom m’échappe (17 ans ça fait beaucoup).

Et puis dans tous ces webzines prestigieux, un ptit rigolo…

…LeS oUrS

Formée à l’origine autour d’un fanzine papier, la bande des oUrS (Virgile, Presko et moi-même) a sévit plusieurs années de suite au festival Scoop en Stock (un concours de presse géant génial où il fallait créer un fanzine en 24h – une sorte de LAN offline avec du papier tu vois). Son humour ravageur et impertinent, son absence totale de respect pour les institutions, sans oublier le charme irrésistible et le sexe à piles (3xA4) de ses rédacteurs firent de ce fanzine l’un des préféré de Huguette, la voisine de palier de Manu.

1995 ours LeS oUrS, le plus vieux webzine français encore en ligne

Photo de 1998 – Putain, 1998 !

Que trouvait-on dans LeS oUrS ?

  • Un état des lieux bienveillant – ou pas – de la presse spécialisée Internet de l’époque : Planète Internet, Internet Reporter et Netsurf – Univers Interactif  (quand Ariel Wizman était encore drôle, bien avant qu’il ne lutte contre les méchant pirates copieurs de DVD). Ou moqueur quand l’AFP découvre Internet en 1996 et qui, comme beaucoup de ses confrères après va raconter n’importe quoi (cf. Agence France poilade).  OU encore plus moqueurs avec les amis commela Virtual Baguette ou Nirvanet (n’ouvrez pas ce lien ça va faire planter votre browser).
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  • Une posture d’hacktivisme avant l’heure :
    • Comme l’appli flash où Estelle Hallyday se fait sodomiser par un ours. Une application de vengeance purement gratuite, en dehors de se venger des premiers actes de censure juridique sur Internet (elle venait de faire fermer Altern.org, un hébergeur gratuit pour enlever les photos de ses seins d’un site web, alors tout le monde les avait déjà vu. L’effet Flamby, déjà à l’époque.
    • Un autre combat des oUrS : la menace de la fermeture de Mygale qui pouvait condamner 6000 sites web français (autant dire tout l’internet français).
  • De la moquerie du nombrilisme technocratique français qui se tape dans le dos en 1995 en comparant Internet et le Minitel (remarquez, ça continue 17 ans après). Exemple de ce qu’on lisait à l’époque : “Le chiffre d’affaires mondial qu’il (l’Internet) engendre ne correspond qu’au douzième de celui du Minitel“. Pour en lire plus : quand Gérard Théry décode les autoroutes de l’information
  • Des cyberpunk–activisto-journaleux-écrivains : Francis Mizio (journaliste, écrivain qui nous a fait l’honneur d’une nouvelle cyber-inédite : les tâches solaires) mais aussi Pierre Lazuly (les chroniques du menteur) ou encore DavDuf et sa Rafale , et surtout Maurice Dantec (bien sympa avant de frayer avec l’extrême droite québecoise).
  • pub sos LeS oUrS, le plus vieux webzine français encore en ligne
  • Un jeu de rôle online (mieux que du MUD) :Bernard et Jean.
  • De la politique. Mais je ne préfère pas en parler.
  • De l’homophilie latente. Mais je ne préfère pas en parler.
  • Et plein de choses étranges :

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Et que devenus tous ces fanzines ?

  • La Baguette Virtuelle (Michel Meyer, Olivier Heckmann et bien d’autres) devint Multimania, un hébergeur de pages web qui intégrait de la publicité dedans. En 2000, Multimania (1 million de membres) rentre en bourse et et valorise la société plus de 600M€ le premier jour de sa cotation. Forcément, après l’éclatement de la bulle internet, ça a fortement baissé alors les dirigeants, plutôt malins, ont revendu la boite en 2001 à Lycos Europe (220M€ quand même). Depuis Lycos qui était parti chercher, n’est jamais revenu. Mais Michel et Olivier, eux, vont encore très bien, merci pour eux.
  • La rafale s’est arrêtée en 1996, 1 an après sa création. Mais son créateur David Dufresne ne s’est pas arrêté, lui, et depuis quelques temps, il réalise des webdocumentaires (Prison Valleyou encore Manipulations sur l’affaire ClearStream).
  • Le scarabée. Son créateur, Arno (Arnaud Martin– un personnage extraordinaire, notamment pour sa passion du Rocky Horror PS) a continué à faire des trucs extraordinaires (Uzine, devenu Rezo.net) et notamment Spip (le Système de publication pour l’Internet), un des premiers CMS grand public incontournable au début des 2000?s.
  • La Spirale continue toujours à explorer les mondes cyberpunks et l’ami Laurent Courau a réalisé des reportages sur les vampyres (les vrais vampires de Harlem) et un bouquin sur les cultures alternatives que je vous recommande.
  • LeS oUrS eux n’ont guère changé malgré les promesses de rachat de grands groupes de presse, l’alcool, le sexe facile et les exhalaisons hallucinogènes de stick-ups d’Air Wick avariés.
    • Virgile n’a rien perdu de sa pilosité capillaire et fais des tas de trucs sur Facebook mais – je ne vais que rarement sur Facebook je préfère aller sur Internet, donc je ne sais pas.
    • Presko n’a rien perdu de son humour ravageur mais maintenant en plus, il fait une sorte d‘Instagram révolutionnaire qu’on peut toucher pour de vrai. Révolutionnaire je vous dis !
    • Et Cyroul raconte toujours des conneries sur Internet (la preuve vous en lisez).

Le webzine n’est pas mort, il gratte encore

Vous le sentez, j’ai une certaine nostalgie de cette époque où il fallait véritablement bosser pour créer son support d’expression (car non, mettre en ligne un blog aujourd’hui n’est pas bosser – ma mère pourrait utiliser wordpress). Mais ce que je regrette le plus, c’est la passion, la liberté de parole, de tons, de points de vue que constituaient tous ces lieux à la fois de diffusion de contenu, mais aussi de discussion. Mais malgré la tendance désastreuse à essayer de gagner de l’argent (du traaafiiiic) avec la moindre photo de chat ou vidéo de merde, la liberté éditoriale existe encore aujourd’hui. Seulement il ne s’agit plus de lieux, il s’agit de gens. En effet, ce sontcertaines personnalités qui incarnent encore cette liberté de ton, cette envie d’informer par dessus tout, cette envie de faire avancer l’espère humaine. Qu’ils soient blogueurs, twitteurs, forumeurs, vlogueurs, ou autres, ce sont eux qui vont faire d’internet un endroit meilleur. Je pourrais vous faire mon classement des 100 personnes qui sont libres sur Internet, mais ça serait penser à votre place et mal vous habituer. Sortez vous les doigts et allez les  découvrir vous-même ces personnalités géniales !

Alors ne lisez plus des blogs spécialisés en création de trafic, lisez plutôt ceux qui vous titillent, ceux qui vous agacent, ceux qui vous montrent que la vie est compliquée, mais qu’on peut essayer de la comprendre. Éteignez la télé, éteignez les blogs de merde, éteignez le facebook qui sert à rien (etqui censure l’information peu à peu) et réutilisez Internet comme ce qu’il doit être, le support d’une information libre, gratuite, et qui fait avancer sa connaissance du monde et pas un putain de minitel qui ne sert qu’à s’astiquer.

En attendant, voilà des bises des oUrS (fait avec le Bongapola de Manu).

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Photo de 2012 – Putain 2012 !

Soyez punk, merci !

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