Les opérateurs juges et parties du net

ndlr: Ceci est un article de Andréa Fradin pour le site OWNI. L’article est sous licence CC:  BY-NC-SA – Vous pouvez également lire l’article à la source http://owni.fr/2011/09/29/les-operateurs-juges-et-parties-du-net


Le régulateur des télécoms cherche à déterminer la qualité du réseau français. Pour mettre en place le dispositif de mesure, il pencherait en faveur d’une sonde installée au cœur des boîtiers ADSL. Permettant ainsi aux opérateurs de s’auto-évaluer.

Mesurer la qualité d’accès à Internet. En prendre le pouls : évaluer le débit réel des échanges, la rapidité de réponse des sites ou la bande passante disponible. Quitte à s’en brûler les doigts. Un chantier à risques dans lequel l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (Arcep) s’est lancée, en marge de sa réflexion sur la neutralité des réseaux.

Selon des documents confidentiels obtenus par OWNI, l’arbitre d’Internet discute depuis l’été dernier avec les acteurs du réseau des différents outils à mettre en place pour en évaluer la performance. Et s’intéresse à une solution permettant aux opérateurs d’introduire dans leur propre boîtier ADSL un module de contrôle – faisant d’eux leur propre évaluateur.

Passées les considérations techniques, il faut aussi s’interroger sur l’avenir des données qui en seront collectées. Or le régulateur ne se pose pas en simple observateur. Il devra également fixer un niveau de qualité “suffisante” d’Internet. Au-delà duquel il sera acceptable de naviguer. En-deçà duquel les fournisseurs d’accès à Internet (FAI) risquent d’être pointés du doigt. Or, la seule définition de ce seuil revient à ouvrir une boîte de Pandore. Pour les consommateurs, c’est en théorie l’occasion d’une plus grande lisibilité des forfaits Internet. Mais c’est aussi la porte ouverte à la mise en place de dispositif de contrôle, nécessairement intrusif, qui peut dénaturer l’Internet que l’on connaît aujourd’hui.

Lever le voile sur la nébuleuse Internet

L’opération est pourtant nécessaire s’accordent à dire de nombreux experts réseau, participant de près ou de loin à la réflexion de l’Arcep. “Tous les FAI font leur publicité sur la qualité de service (QoS) de leur accès à Internet. Or on ne sait rien de cette qualité”, explique Stéphane Bortzmeyer, qui représente l‘Association française du nommage d’Internet en coopération (Afnic) au sein du groupe de travail du régulateur.

Connaître l’état d’Internet permettrait d’apprécier la prestation des FAI. Une façon d’évaluer le service pour lequel paie l’abonné, explique le juriste et directeur des affaires règlementaires chez PriceMinister Benoit Tabaka. Et donc un potentiel levier en cas de soucis de connexion répétés et de litige avec l’opérateur. Mais pour Stéphane Bortzmeyer:

D’un point de vue général, on pense donc que c’est une bonne idée. Après, il sera difficile de mesurer quelque chose d’aussi flou et insaisissable qu’Internet. Comme on dit, le diable est dans les détails.

Des FAI juges et parties

Le plus crucial de ces détails porte sur l’endroit où le régulateur décidera d’installer son poste d’observation. Ordinateur de l’abonné ? Modem des FAI ? Sites consultés ? La place du dispositif conditionne le résultat des mesures. Et désigne ceux qui détiennent la charge de les récolter.

À en croire des documents de travail, l’Arcep se dirigerait vers la solution d’une sonde matérielle. Installée chez un panel d’utilisateurs, elle effectuait des “tests réguliers” afin de “comparer les débits réels et les débits commerciaux proposés par les opérateurs”.

Une solution jugée “intrusive” donc dangereuse par certains, qui craignent de voir passer le dispositif d’observateur à acteur. Par exemple en repérant et bloquant les petits malins qui téléchargent illégalement Lady Gaga. “C’est évidemment intrusif”, confirme Jean-Michel Planche, patron de Witbe, une entreprise qui mesure la qualité d’expérience sur Internet, également consulté par l’Arcep. “C’est pour cela que la mesure doit être véritablement ouverte et objective” conclue-t-il. Un avis partagé par Stéphane Bortzmeyer, pour qui “toute méthodologie est imparfaite et nécessite une part de confiance”.

“La boîte [des FAI, ndlr] est déjà une sonde donc déjà intrusive, tempère encore le spécialiste. Ici, si la solution choisie est sérieuse, objective et scientifique alors c’est plutôt un progrès”.

Pas sûr néanmoins que l’Arcep remplisse toutes ces exigences : dans un schéma présenté lors d’un groupe de travail (voir ci-dessus), le régulateur place en effet la sonde matérielle au cœur du modem. Donnant ainsi la main aux opérateurs sur le dispositif. Des FAI juges et parties: une situation inacceptable pour la majorité des intervenants. L’UFC-Que Choisir prévient:

L’attachement de l’association à l’indépendance et à l’objectivité de la mesure implique […] que, si la méthode nécessitant l’usage de la sonde s’impose, le matériel utilisé soit fourni par l’Arcep, ou par un organisme indépendant. Dans ce dernier cas l’ARCEP contrôle que le matériel ne peut en aucun cas vicier les mesures.Par conséquent, cette sonde ne peut en aucun cas être intégrée au modem, ce qui permettrait à l’opérateur d’interagir avec cette dernière ou de gêner son travail.

Si le régulateur se plie à ces conditions, les mesures peuvent cependant être contournées par les opérateurs. De nombreuses initiatives d’évaluation de la qualité d’Internet existent déjà et leur fiabilité est largement remise en cause. Le service Grenouille propose aux internautes qui le souhaitent d’installer un logiciel sur leur poste, afin de contribuer à l’analyse. “Il télécharge en boucle un fichier toutes les dix minutes, explique Benjamin Bayart, le président du FAI associatif FDN. “Autrement dit, il est facile de le contourner une fois que tu sais où se trouve le serveur”.

De même, des sociétés comme IPLabel ou Witbe, auditées par l’Arcep pour la mise en place du dispositif, n’inspirent pas pleinement confiance. Les FAI comptent en effet parmi leur clientèle: ils leur achètent une solution équivalente à celle recherchée par l’Arcep pour évaluer leur réseau. Comme le souligne l’UFC, “il s’agit d’éviter qu’ils tordent les résultats pour ne pas courroucer leur client.” Afin d’éviter toute collusion de cette espèce, l’Afnic plaide aussi en faveur d’une solution utilisée à l’étranger, en dehors des logiques franco-françaises.

Un Internet “suffisant”

L’évaluation de l’état du net français ne se fera pas en claquant des doigts. Et s’ils gardent la main sur cet outil de mesure, comme cela semble se profiler, les opérateurs détourneront le travail de l’Arcep dans leurs opérations marketing. Ils pourront appuyer leurs offres de ces données labellisées ; une assise commerciale confortable – on imagine déjà les slogans “premier opérateur selon le classement Arcep”. Plus encore, ils auront un avantage décisif dans la définition du niveau de qualité “suffisant” d’accès à Internet que cherche à établir l’Arcep.

Un prochain volet de discussion qui s’annonce crucial pour l’avenir du réseau en France. Car si le seuil de qualité est placé suffisamment haut, les FAI seront tenus de se conformer à des exigences du régulateur et du consommateur tout aussi élevées. En revanche, si l’accès à Internet jugé acceptable est défini a minima, les opérateurs pourront alors développer sans entrave des offres plus complètes, ressemblant comme deux gouttes d’eau à l’Internet actuel… mais pour lesquelles il faudra payer plus cher.


Illustrations via FlickR: Quelqueparsurterre [cc-by-nc] ; steakpinball [cc-by]

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